La richesse de la littérature russe classique pour les francophones


La Bibliothèque russe et slave, née en 2010 à l’occasion de l’année France-Russie, s’est donné pour mission de l’ensemble des littératures slaves, en mettant à sa disposition des traductions du domaine public. Xavier Mottez est le créateur de la Bibliothèque russe et slave. Nous lui avons posé quelques questions.



La bibliothèque en ligne est une fenêtre ouverte sur la culture russe et slave qui propose tout un éventail d'œuvres traduites vers le français d'une remarquable rareté. Véritable mine d'or pour le lecteur francophone, ce site en accès libre existe déjà depuis maintenant 10 ans. Comment faites-vous pour gérer seul cette bibliothèque ? Quelle est votre motivation derrière cet important projet de bibliothèque russe et slave ?


XM: La gestion du site est en effet quelque chose de très prenant. D'abord la recherche du texte, au gré des livres et des revues anciens scannés par Gallica, GoogleLivres, Internet Archive etc., ou scannés par moi-même. Vient ensuite une brève comparaison avec le texte original, pour voir si la traduction est au moins à peu près complète, puis l'extraction au format texte, la relecture-correction, et la mise en plusieurs formats sur le site. Maintenant que la Bibliothèque car le temps n'est hélas pas extensible ! Mais une grande partie des anciennes traductions des littératures slaves est maintenant sur le site, et s'il en reste sans doute encore un bon nombre je considère que son double objectif principal (retracer l'évolution de la traduction et de la connaissance des littératures slaves, notamment russe, et proposer des oeuvres et des auteurs qui n'ont souvent jamais été retraduits ensuite, et qui constituent donc des trésors de notre patrimoine) a été atteint et qu'il est intéressant de passer maintenant à cette extension du projet qu'est la « Petite Bibliothèque slave » chez Ginkgo.


Tout récemment, vous faites revivre une merveilleuse collection d'œuvres de grands noms de la littérature russe (tels que Bounine, Tourgueniev, Tolstoi et bien d'autres) dont les traductions étaient devenues introuvables car tombées dans l'oubli. Quel est votre secret pour dépoussiérer toutes ces perles ? Expliquez-nous ce travail, en quelque sorte, d'archéologue littéraire.


XM: Le « secret » réside justement dans cette pratique de, comme vous dites très justement, l'« archéologie littéraire » que j'avais exercée sur divers sites web et qui m'a donné une bonne connaissance de l'état des traductions de la fin du XIXe siècle et de la première moitié du XXe, et m'a décidé de lancer cette bibliothèque. Mais de plus en plus il m'arrivait de croiser des traductions pour lesquelles je me disais : « Ce traducteur est-il dans le domaine public ? » ou « Quel dommage que cette excellente traduction soit épuisée et prenne la poussière dans un tiroir... » C'est pour cela que j'ai dans un premier temps passé des accords avec des traducteurs ou des familles de traducteurs pour faire des rééditions au format numérique, et tous étaient ravis de voir les travaux de leur aïeul retrouver en quelque sorte la lumière. L'association avec les éditions Ginkgo, à partir de 2018-2019, a permis de donner un vrai tour éditorial à tout cela et à une véritable collection de voir le jour.


Parmi toute cette collection d'œuvres originale, quelle est celle que vous préférez et quelle en est la raison ?


XM:Si vous permettez j'en citerai deux, qui reflètent le couple 'bibliothèque virtuelle/collection éditoriale' : Dans la nouvelle collection chez Ginkgo mon petit favori est Visions solaires, recueil des récits de voyage de Constantin Balmont. Balmont est un des plus grands poètes russes, et ses récits, bien qu'en prose, s'en ressentent.... La traductrice Ludmila Savitzky a fait en 1923 un travail sublime pour parvenir à rendre la beauté profonde de la prose poétique de Balmont, et c'est pour moi un des plus beaux livres qui soient.


Mais je ne peux pas oublier non plus Au puits, de Laza Lazarević, qui fait le pont avec tout ce que le projet de bibliothèque virtuelle représente : c'est un recueil de cinq nouvelles dont trois sont justement des parfaits exemples de ce travail d'« archéologie littéraire ». Elles avaient été traduites dans des revues entre 1893 et 1918 et n'avaient jamais été retrouvées ni republiées, et elles le sont ici dans ces mêmes traductions révisées par Alain Cappon qui en a traduit deux autres. C'est ainsi la première édition francophone de Lazarević, l'un des plus importants auteurs serbes du XIXe siècle, et c'est donc une petite fierté.



Laza Lazarević


D'où vous vient cet attrait pour la culture russe et slave ? Il parait que cette passion remonte à une légende au sein de votre famille affirmant qu'un de vos lointains parents aurait été issu de sang impérial russe. Expliquez-nous plus en détail cette fameuse histoire.


XM:La légende a été un peu déformée. Il s'agit en fait de ma grand'mère, trouvée abandonnée à Marseille il y a tout juste cent ans, à l'époque où beaucoup de réfugiés de l'Empire russe y débarquaient, et qui était blonde aux yeux bleus. Longtemps nous nous sommes interrogés dans notre famille sur son origine mystérieuse et potentiellement russe, disant en plaisantant qu'elle était peut-être une petite princesse née en exil, et pour ma part cela a il est vrai amené une fascination pour la Russie et pour l'est de l'Europe. Notre surprise à tous n'a donc pas été grande quand une recherche génétique au début des années 2000 a montré une origine très évidente de ma grand'mère « des bords de la Mer noire ». Mais la noblesse ou le sang impérial ne se lisent pas dans la génétique !


L'un des projets de Rossotrudnichestvo, l'organisme fédéral en Russie qui s'occupe entre autres des centres culturels et scientifiques à l'étranger, est de promouvoir les liens amicaux entre Européens et Russes. Pensez-vous que cela doive passer par la création de bibliothèques comme la vôtre ?


XM: C'est au moment de l'année croisée France-Russie 2010 que j'avais créé la Bibliothèque russe et slave, dans cette optique justement de contribuer les liens culturels entre Européens et Russes. Toutes les initiatives allant dans ce sens sont à mon avis les bienvenues et si j'ai pu montrer une voie de quelque façon que ce soit ce serait une grande satisfaction.



Interviewé par Righetti Julien


Vous pouvez explorer les archives de la Bibliothèque russe et slave: https://bibliotheque-russe-et-slave.com/liens.php

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